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Le miroir brisé

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Introduction du livre « Le miroir brisé - L’enfant handicapé, sa famille et le psychanalyste » de Simone Korff-Sausse (psychanalyste).

Le handicap choque. Surtout celui, insupportable, scandaleux, du petit enfant. On en parle très peu ; et lorsque nous nous trouvons face à un jeune enfant porteur d’un handicap, notre première réaction n’est-elle pas de détourner le regard ? Dans la plupart des cultures, le handicap de l’enfant fait l’objet d’un vaste tabou. Et dans notre société occidentale l’attention à l’enfant déficient n’est apparue que très récemment. Silence, gêne, non-dit ; le temps n’est pas loin où l’on cachait un enfant trisomique ou handicapé moteur à ses voisins. Actuellement, les enfants handicapés sont l’objet, à la fois, d’une fascination (on en parle plus souvent qu’autrefois dans les médias), mais aussi d’un rejet, persistant et honteux. Ils sont « orientés » vers des centres spécialisés ; il y a peu d’études sérieuses à leur sujet ; en dehors de leurs proches et de quelques spécialistes, qui s’intéresse à eux ?

Le handicap décourage. La réalité biologique a des conséquences irréversibles qui contraignent à abandonner pour une large part l’espoir d’une guérison. Le caractère irrémédiable du handicap a pour effet de briser l’élan thérapeutique, voire de faire perdre tout intérêt pour ces enfants.

Le handicap inspire l’ennui. Il évoque le bénévolat, les dames patronnesses, les associations de bienfaisance, la charité. Il suscite de bonnes intentions… mais on sait que l’enfer en est pavé.

Cet enfant pas « comme les autres » suscite un malaise. L’enfant aveugle ne nous voit pas ; l’enfant sourd ne nous entend pas ; l’enfant trisomique ne nous comprend pas bien ; l’enfant psychotique a des réactions bizarres ; l’enfant handicapé moteur a des mouvements incontrôlés. Ces comportements nous déconcertent. Ils dérangent nos modes habituels de communication. Comme nous ne savons pas de quelle manière il nous perçoit, nous ne savons pas de quelle manière l’aborder. Comment l’enfant peut-il se situer par rapport aux autres lorsque les autres le situent si mal ?

Mais surtout le handicap fait peur. Il nous confronte aux limites de l’humain, car il suscite des images d’anormalités proches de la bestialité ou de la monstruosité. L’enfant handicapé bouscule l’image idéale de l’enfance, que nous nous plaisons à imaginer. Enfance heureuse. Enfant parfait, qui est à la fois l’enfant que nous avons été et l’enfant que nous avons mis au monde ou que nous pourrions engendrer. C’est en cela que l’enfant handicapé fait peur, car son étrangeté révèle, comme dans un miroir brisé, notre propre étrangeté, que nous voulons ignorer. Peur des sentiments obscurs qu’il inspire ; peur de l’agressivité qu’il suscite ; peur de devenir comme lui.

Pour toutes ces raisons, on se détourne de lui.

Par conséquent, c’est une gageure d’intéresser des lecteurs à un sujet dont l’une des caractéristiques est justement qu’il fait fuir ceux qui s’en approchent. Pourtant, ce destin si particulier et si douloureux n’a-t-il pas une portée universelle ?

Mais d’abord de quels enfants parle-t-on en évoquant les enfants handicapés ? Le handicap réunit sous un même vocable des anomalies très variées : enfants trisomiques, enfants sourds ou aveugles, handicapés moteurs, enfants déficients mentaux, enfants atteints d’anomalies génétiques ou de maladies métaboliques, enfants privés de leurs moyens physiques et mentaux suite à un accident. Dans la terminologie médicale et sociale, ces atteintes de l’enfant sont désignées par le terme « handicapé. Mais le terme est vague et prête à confusion. Je parlerai, quant à moi, pour désigner l’ensemble des handicaps très divers dont sont atteints les enfants dont je m’occupe, d’une « atteinte invalidante à l’intégrité somato-psychique ».

La plupart des handicaps, en effet, atteignent globalement l’enfant dans son intégrité. Ils le touchent aussi bien dans son corps que dans son esprit, c’est-à-dire qu’ils ont des conséquences aussi bien somatiques que psychiques. Ce qui caractérise les enfants dont il sera question dans ce livre, c’est qu’ils sont entravés dans leur corps, leur développement, leur expression, leur intelligence, leur langage, leur autonomie et leur « devenir adulte ». Il s’agit non pas de décrire les particularités de chaque handicap, mais de rechercher ce qu’il y a de commun dans la façon d’être de ces enfants « pas comme les autres » et de leurs parents, et ce qui se cache derrière les peurs que suscite en chacun de nous cette atteinte de l’intégrité humaine.

Une fois dépassée la réaction de fuite – « ça n’arrive qu’aux autres » -, le handicap apparaît comme un sujet qui peut intéresser tout un chacun, même si on n’est pas directement et personnellement concerné par le problème. Alors nous nous apercevons, mais il faut des années pour cela, que cet enfant étrangement inquiétant ne nous est pas si étranger que cela.

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